tellak

ah cela fait une éternité

que tu me fis ton captif

tu me créas, me modelas à ton goût

me voilà échanson maudit d’un terrible sultan

condamné à la forme d’éternel garçon

me voilà privé des rites de passage

qui bâtissent les hommes, les véritables

me voilà serviable, souriant et docile

ma peau est douce, mes cheveux soyeux

et de mes lèvres de miel on n’entend

que des chants, des louanges

et des gémissements

.

tu entres dans le hammam

tu me dis “frotte-moi le dos”

ton corps solide et velu

est vaste comme l’enfer.

jeune éphèbe,

mâle dominant

la formule est connue

et ne le gêne aucunement

.

tu es mon père, mon ravisseur

mon pourvoyeur, mon fossoyeur

je n’ai jamais connu

nul d’autre que toi

et tes mains fermes

qui me font trembler

de peur et d’angoisse.

moi qui tout seul vis dans cette alcôve

entouré par des livres

que tu me permis de lire

parce que tu me veux jeunet savant

pour t’amuser l’esprit

quand tu as éteint ton feu

.

je vois par les moucharabiehs

percer les rayons de lumière

sous lesquels je pose les pages

et je lis, j’apprends par coeur

ces lignes que je me répète

les yeux fermés le soir

quand tu viens me voir

seule façon de m’abstraire

pendant que tu te régales

avec ma chair si fraîche

qui n’est qu’un cadavre

resplendissant de vie

.

mais ce soir, ah! comme j’ai hâte!

j’attends avec impatience

que tu viennes haleter sur mes oreilles

que tu viennes me couvrir de tes souillures

à ton saoul.

et aussitôt assouvi, tu t’endormiras à mes côtés

sans savoir que sous ces coussins se cachera

la clé de ma liberté.

.

je te poignarderai

sans pitié

je t’émasculerai,

je t’éventrerai

et sur le coup,

je partirai en cavale

vers la mer

.

la Mer Blanche du Milieu

me blanchira par entier

rite initiaque ultime,

j’y entrerai jouvenceau

et en sortirai homme complet.

.

et mon corps ne sera plus jamais

frêle et délicat

je serai viril, je serai fort

j’arpenterai les valées

et escaladerai les montagnes.

célébré par les dieux,

je ferai l’amour avec Tammouz

au bord de la Rebelle

qui sera toujours rougeâtre

de ton sale, sale sang.