sardinnia

“n’allez pas si loin, monsieur!”

me criait un gamin sur la plage

“c’est trop profond!”

à ce point-là je ne comprenais plus rien

“mi dispiace, non parlo italiano,

je suis désolé, je ne parle pas français,

i don’t speak english y no hablo español,

nada de português, ich kann kein Deutsch,

و لآ أتكلم العربية

я по русски не говорю, 日本語を話しません”

_

leur langue n’est jamais la mienne

ma langue n’est jamais la leur

j’avançais dans l’eau

et je me débarrassais des mots

un à un je les voyais couler

avec leurs sons et leurs sens

je nageais vers l’éternité

_

je me tournai vers la plage

et je vis des fesses blanches

rembourrées à la lasagne

étalées sur le sable

où déambulaient

des squelettes

couverts d’une peau noire

“occhiali da sole signora? occhiali da sole?”

ces envahisseurs barbares

ces déviants déviés

qui échouent par milliers

sur ces rivages

“occhiali da sole signora? occhiali da sole?”

_

dégagé de toute civilisation

dégagé de toute culture

je faisais la planche

je faisais le point

dégagé de tout élan

dégagé de tout suffrage

plus jamais je ne veux

poser mes pieds à terre

je flotte selon

_

de l’autre côté

de ce bassin d’eau salée

des gens s’entretuent

pour quelques arpentes de terre

quelques chants et quelques mots

quelques sens et quelques sons

tout cela me semble

incompréhensible

insaisissable

_

quel est ce boulet

qui me tire par le pied?

ce phallus géant que j’ai traîné

durant un an

d’émèse jusqu’à rome

quelle est cette plaie

qui se refuse à guérir

en dépit des onguents

dont je l’ai ointe?

_

mon pauvre corps meurtri

quand as-tu commencé

à sentir la charogne?

je deviens une île

pillée et ravagée

nul orietur

je deviens l’eau

je deviens écume de vague

étincelle d’or

de lumière nature