tu n’es qu’une rue

observe-moi, rue de charenton, pendant que je tourne le dos à celui que j’aime, à celui qui a réveillé en moi des torrents longtemps retenus, aux mystères qui se pointent dans la vie, à l’inattendu, et que je me dirige vers la gare de lyon.  

je te monte, rue de charenton, à larges pas, derrière-moi la station bastille s’éloigne, là où je l’ai embrassé une dernière fois et sans le regarder dans les yeux je suis parti en courant, j’ai regagné la surface et j’ai soufflé, et j’ai pris la route de tes trottoirs insignifiants, rue de charenton.

tu n’as rien de spécial, rue de charenton, la douleur qui crie dans mon coeur se mêle à des remarques mentales sur ton manque d’appas.  Un petit restaurant libanais, ça n’a pas l’air très bon, non, une boucherie halal avec une vache qui montre sont derrière dessinée sur la porte, c’est affreux, et il était là, j’étais dans ses bras, je l’ai poussé et je suis parti en courant, sans lui dire mot à part un “à bientôt” essoufflé.

bientôt ne viendra jamais, rue de charenton. en marchant j’imagine la suite: séparés par un océan, nous nous écrirons encore quelques fois, les écarts de plus en plus longs - désolé de t’avoir pas écrit avant, tu sais, j’étais très occupé, ne m’en veux pas. nous avalerons à compte-gouttes l’oubli.

je t’entends rire, rue de charenton, à me voir détourner mon chemin subitement, et je cours vers la station, la station bastille, presque inconsciemment. tu ris parce que tu sais, rue de charenton, qu’il est parti, que mon effort est inutile, mais je descends les escaliers et je regarde le vide au delà des portillons d’accès - sans lui, je peux dire adieu et remonte, ça me suffit.

je te sens cruelle, rue de charenton, quand tu te moques de mes larmes - je les laisse néanmoins couler sans honte, et peu m’importe si tu es le témoin de ma maladresse, si mes états d’âme te font sourire: tu n’es qu’une rue et j’ai un train à prendre, rue de charenton, j’ai un train à prendre.